Domitille Pozzana : « Il faut un village pour monter un cabinet »

Interview réalisée le 13/10/2026

Avocate au Barreau de Paris depuis plus de vingt ans, Domitille POZZANA exerce en droit des assurances et de la construction. Après dix-huit ans de collaboration, elle est aujourd’hui associée du cabinet DE ANGELIS implanté à Paris, Marseille, Lyon et Bordeaux, candidate au Conseil de l’Ordre à Paris, investie par l’ACE, aux côtés d’Hervé GUYADER, et convaincue que personne ne devrait mener sa carrière seul. Elle nous raconte, avec une franchise rare, comment elle a appris à demander de l’aide, a tissé sa fibre entrepreneuriale et son envie de transmettre.

Pouvez-vous vous présenter ?

« Je suis avocate au Barreau de Paris depuis un peu plus de vingt ans, en droit des assurances. J’ai commencé dans des cabinets classiques, de droit privé comme de droit public, puis dans un grand cabinet à visée internationale. J’ai été collaboratrice pendant dix-huit ans, dont cinq ans comme Counsel. Je connais donc de très près les contraintes de la collaboration. »

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter ce modèle d’exercice ?

« Je me suis heurtée à un plafond de verre. On vous demande de facturer un nombre d’heures fixé à l’avance, et quand vous êtes Counsel, on vous demande en plus de manager, de former les juniors et de ramener du chiffre d’affaires. Tout cela sans jamais avoir bénéficié d’une quelconque formation notamment sur le développement d’une clientèle.

C’est à ce moment-là que j’ai divorcé. Je me suis retrouvée maman solo, seule pour gérer la maison, le budget, ma fille, avec l’envie d’avancer et des contraintes monumentales. Il y a eu un vrai choc entre ma volonté et le fonctionnement des cabinets classiques. »

Quand un passeport périmé crée l’avenir

« Je voulais prendre du recul et partir faire du surf à Essaouira avec ma fille. La veille du départ, j’ai découvert que son passeport était périmé. Après un moment de panique, je me suis dit qu’il fallait juste trouver une autre voie pour arriver au même but : du bleu, du soleil, de l’air. Nous sommes parties une semaine à Marseille.

Là, j’ai ouvert les yeux sur la vie en dehors de Paris et j’ai compris que l’entrepreneuriat, que j’avais toujours écarté en me disant que ce n’était pas le bon moment, que je n’avais pas la clientèle, que j’avais trop peur, était possible. Cela a été un choc électrique. Je suis entrée en contact avec mes futurs associés, à la tête d’un cabinet reconnu en assurances depuis plus de 40 ans, et je leur ai dit : je ne peux pas déménager à Marseille mais pourquoi ne pas importer Marseille à Paris ? Ils y pensaient depuis longtemps et dans une vision commune, nous avons ouvert le bureau de Paris ensemble, en parallèle de celui de Bordeaux et de Lyon. 

C’est à ce même période que j’ai rejoint l’ACE. Etre entourée d’avocats entrepreneurs qui ont une vision innovante de la profession et pouvoir bénéficier de leurs expériences respectives m’a énormément aidé. Je me suis investie de plus en plus à leurs côtés au sein de ce syndicat d’avocats »

Le développement de clientèle, on ne nous l’apprend pas. Comment l’avez-vous appris ?

« Grâce à un coaching, que j’ai suivi il y a quelques années dans un cabinet fondé par d’anciens sportifs. Je suis très sportive et très sensible à ce que le sport apporte dans la vie professionnelle. Je suis arrivée au milieu de start-uppers avec mon petit tailleur d’avocate, en me demandant ce que je faisais là, et j’ai compris que développer sa clientèle relevait d’une démarche commerciale dynamique, dans le respect de notre déontologie. Malheureusement personne ne nous l’enseigne, ni à l’Ecole du Barreau ni en collaboration : c’est la chasse gardée des plus anciens qui l’ont appris de manière empirique.

Il faut être honnête : ça a pris du temps et ce n’est pas facile. Arriver dans un cocktail, serrer des mains, oser dire « voilà ce que je fais, voilà ce que je pourrais vous apporter, déjeunons ensemble », ça s’apprend. C’est à force de le faire que la confiance est venue. Et j’ai réalisé que je m’étais bâti un réseau pendant toutes ces années sans le savoir, parce qu’on m’avait toujours dit de facturer mais  jamais « entretiens ce réseau, c’est ce que tu as de plus précieux » »

Vous parlez beaucoup d’un « village ». D’où vient cette idée ?

« De l’épuisement de vouloir tout faire seule. On m’avait dit, et je me l’étais dit moi-même, que pour être bonne, il fallait tout faire soi-même : les conclusions, les audiences, les expertises, et en même temps être là chaque soir pour ma fille. Un jour, je me suis posée sur mon canapé et je me suis dit : arrête de croire que tu es seule.

On dit qu’il faut un village pour élever un enfant. Je crois qu’il faut aussi un village pour monter un cabinet, pour développer une clientèle, pour se sentir bien au sein de son Barreau. Les cercles existent, familiaux, amicaux, professionnels. Il faut simplement prendre conscience qu’ils sont là. »

Concrètement, à qui avez-vous demandé de l’aide ?

« Je n’avais jamais osé. Mais épuisée après quatre ans sans que ma fille ne dorme, j’ai commencé à ouvrir des portes. J’ai demandé à mes parents d’emmener ma fille à ses activités le mercredi. J’ai demandé à d’autres parents d’élèves : « Au secours, je vais être en retard, pouvez-vous la récupérer ? » J’ai même demandé à une maman de la garder pour la nuit afin d’aller au Bal du Bâtonnier pour la 1ère fois. Elle a dit oui. Mon frère a gardé ma fille pour que je puisse continuer le théâtre.

Et à chaque fois, la réponse a été oui. Merci à eux. Si j’ai un message à faire passer, c’est celui-là : osez demander. Les gens ne demandent que cela. »

Combien de temps a duré cette transition ?

« À peu près deux ans entre la prise de conscience et la nouvelle association. Chacun a son parcours, mais je trouve cela plutôt rassurant : ça passe vite. Pour moi, tous les plafonds ont explosé en même temps : le divorce, l’autonomie financière, la maison et le jardin, devenir parent seule, puis le cabinet. Je suis devenue bricoleuse, jardinière, tous les métiers possibles à côté de celui d’avocate. »

Quelles sont aujourd’hui vos différentes casquettes ?

« Aucune journée ne se ressemble. Je gère des dossiers, j’ai des rendez-vous clients, je développe le cabinet, je forme mon collaborateur, et je me mets en avant, par des articles, des formations, des réseaux. J’enseigne aussi à la faculté sur un sujet qui me passionne, la durabilité, notamment en assurance.

Toujours dans l’idée qu’il faut un village pour développer un cabinet, j’ai renforcé le bureau de Paris du cabinet en m’entourant d’un collaborateur qui a un état d’esprit proche du mien et que j’ai plaisir à former dans tous les aspects de la vie d’avocat.»

Le management, c’est une vocation ?

« Je crois que je suis câblée pour ça. J’ai géré des équipes depuis des années et j’aime transmettre. Je me nourris aussi de podcasts sur l’entrepreneuriat et le management, et j’analyse beaucoup les situations pour comprendre pourquoi les gens réagissent comme ils le font, et pourquoi moi aussi.

À mon collaborateur, j’apprends à être un bon juriste, plus que jamais avec l’IA, qui exige de savoir juger la copie qu’elle rend. Je lui apprends la stratégie de dossier, l’art de conclure, mais aussi à entretenir son réseau de Confrères et à développer sa clientèle. Chaque été, je réunis des Confrères en droit des assurances chez moi. On se croise sans cesse en expertise et à l’audience : autant bien s’entendre. J’ai envie que mes erreurs et mes réussites servent aux autres, comme on le fait avec ses enfants. »

Pourquoi vous présenter au Conseil de l’Ordre maintenant ?

« Parce que j’ai longtemps cru que l’Ordre était un monde fermé, qui ne concernait pas les collaborateurs. En m’y intéressant ensuite, j’ai compris le travail considérable de ceux qui s’y investissent, et que nous sommes 37 000 avocats, une vraie communauté, avec des enjeux face aux évolutions de notre monde et des principes fondamentaux à défendre, le premier étant un Etat de droit fort. C’est grâce au Conseil de l’Ordre que nous restons une profession libérale autorégulée.

Je voudrais aider les Consœurs et Confrères à mener leur carrière : collaborateurs, counsels, associés, tous se posent ces questions, parfois la tête sous l’eau. Il n’y a pas qu’une seule voie. On peut être collaborateur, monter sa structure, s’associer, créer autre chose à côté. Ce sont des périodes de vie. Et il faudra répondre aux jeunes qui arrivent face à l’IA : comment trouver leur place, développer leur plus-value. Je me présente maintenant, à 45 ans, parce que je veux siéger au Conseil en ayant encore les mains dans le cambouis. »

Pour vous, qu’est-ce qu’un mandat réussi ?

« Un membre du Conseil de l’Ordre n’a pas de programme à lui, c’est l’équipe du Bâtonnier qui le porte. Un mandat réussi, c’est donc une équipe soudée, sans politique de rupture, qui mène ses projets au lieu de passer trois ans à gérer des oppositions. C’est aussi avoir été utile. Et c’est avoir transmis : motiver d’autres Confrères à s’intéresser à l’Ordre, puis passer la main.

Pour aller plus loin

Son cabinet : de Angelis & Associés | Avocats en droit des assurances et responsabilité

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