Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je dis que je suis avocate. Et j’ai envie d’ajouter : « et fatiguée ». Je le sens, je le sais, la fatigue m’étreint. Elle a eu raison de ma patience, de ma capacité à coopérer avec mes clients, à les accompagner utilement, humainement et juridiquement, de mon enthousiasme pour le raisonnement juridique, sans parler de ma bonne humeur, de mon optimisme, pourtant solide d’ordinaire. Quant à l’humour, il se transforme peu à peu en cynisme. Ajoutons à cela l’anxiété et des douleurs physiques et l’on aura un tableau assez précis d’un avocat au bout du rabat.
Je le raconte sans pudeur, car je sais ne pas être seule dans ce cas. Je sais que, fin juillet, chaque échange avec une consœur ou un confrère inclut une allusion à cet état de fatigue, au besoin de s’arrêter, à l’impatience d’être enfin en vacances, de décrocher du cabinet, d’avoir enfin du temps pour soi, pour autre chose que son cabinet, ses clients, ses dossiers.
Je sais aussi, après plus de 27 ans d’exercice, que cette fatigue est de plus en plus importante, de plus en plus fréquente, que la récupération est de plus en plus difficile. Et j’envisage de plus en plus sérieusement ma fin de carrière, pas par dépit, mais parce que je réalise que cet état de fatigue devient chronique et qu’il n’augure rien de bon pour les 30 années qu’il me reste à vivre, selon l’INSEE 🙂 Alors, on fait quoi ?
On pose le diagnostic le plus objectivement possible, on s’ouvre à des solutions, on les teste, on ajuste. C’est ce que j’explique dans les formations que j’anime ; appliquons donc la méthode au sujet du jour !
Qu’est-ce qui fatigue un avocat ?
Être fatigué après une audience chargée, un échange tendu, une réunion d’expertise exigeante ou une nuit trop courte, c’est normal. Cette fatigue-là est réactionnelle : elle passe avec le repos. En revanche, la fatigue qui s’installe, celle qui ne cède pas au repos, à peine au week-end et revient les vacances à peine terminées, celle-ci est problématique. On quitte le terrain de la fatigue “réactionnelle” pour aller vers celui de l’épuisement.
Ce ne sont plus les tâches elles-mêmes qui fatiguent, mais leur amoncellement, le stress professionnel, financier, la pression, celle que l’on subit et celle que l’on s’inflige, la répétition des situations d’effort, les mauvaises surprises : une décision qui déçoit, une régul’ d’URSSAF, etc.
Pourquoi la profession d’avocat fatigue particulièrement
La fatigue a rarement une seule cause. Elle est le plus souvent l’addition de plusieurs facteurs, et le métier d’avocat les cumule presque tous.
Il y a d’abord le manque de sommeil pur et simple : les couchers tardifs après une plaidoirie à préparer, les nuits hachées par un dossier qui tourne en boucle dans la tête. Il y a ensuite la charge mentale : tout retenir, tout anticiper, ne jamais vraiment couper, même le dimanche soir quand un client écrit « juste une question rapide ». Il y a le temps d’écran, souvent sous-estimé : rédaction, recherches, mails, visioconférences s’enchaînent des heures durant, et cette surexposition use plus qu’on ne le croit. Et il y a, plus insidieux, le stress professionnel chronique — délais, responsabilité, incertitude du revenu — qui, à la longue, épuise autant qu’un mauvais sommeil.
Quand ces facteurs s’accumulent sans répit, le corps envoie des signaux qu’il ne faut pas balayer d’un revers de main : difficulté à démarrer la journée, irritabilité, troubles de la concentration, douleurs diffuses (dos, nuque, maux de tête), perte d’entrain pour un métier qu’on aime pourtant. C’est, précisément, les premiers signes de l’épuisement professionnel. Ils ne signifient pas qu’on est un mauvais avocat ou un avocat fragile. Ils signifient qu’on est un être humain qui a dépassé, pendant trop longtemps, ce qu’il pouvait raisonnablement encaisser.
Et les avocats sont aussi des “personnes”
Et oui, car en plus d’exercer un métier exigeant et nettement moins rémunérateur que ce que les autres imaginent, nous avons des contraintes personnelles. Cela semble une évidence, mais bien souvent les confrères occultent le fait que leurs vies personnelle et professionnelle ne se déroulent pas en parallèle l’une de l’autre, mais qu’elles se cumulent.
2 consœurs, la cinquantaine, m’ont récemment confié être en instance de divorce ou fraîchement divorcée. Elles ont pris l’initiative de la séparation, estiment donc en être “responsables” et s’obligent à en assumer toutes les conséquences sans s’en plaindre. Ce faisant, j’ai le sentiment qu’elles s’interdisent d’appréhender l’ensemble des répercussions de ce bouleversement sur leur existence :
- le poids de la responsabilité, du regard des autres,
- la peur que génère un changement dans ces conditions d’existence,
- la nécessité de prendre des décisions qui engagent son avenir et celui de sa famille,
- la prise de conscience d’avoir vécu des années, des décennies dans une relation difficile, voire toxique ou violente.
Quelles sont les conséquences de tout ça ? Il est évident qu’elles sont bien réelles et pourtant même les capteurs les plus sensibles de la montre connectée la plus perfectionnée ne les mesurent pas. Mais nul doute qu’en termes de fatigue, le “score” est élevé.
Les événements heureux ne sont pas non plus exempts de conséquences sur notre état général. Mener une grossesse, accoucher, accueillir un enfant et en prendre soin, sont des épreuves tant sur le plan physiologique, psychologique et physique. Et ce ne sont pas les quelques semaines du congé maternité ou paternité qui vont permettre aux parents / aux coparents de récupérer intégralement avant de reprendre leurs activités professionnelles.
La vie de famille plus généralement s’additionne avec la vie d’avocat. Le quotidien peut se trouver facilité – et donc moins fatigant – si son conjoint, ses proches sont aidant. À l’inverse, la charge de travail domestique vient se cumuler au travail à proprement parler. Et c’est spécialement sensible pour les familles monoparentales.
Quand la fatigue vient du corps
N’oublions pas non plus que “Pour être avocat, nous n’en sommes pas moins humain”. Nos corps, nos organismes sont affectés par notre physiologie : les cycles menstruels, la périménopause, le vieillissement, les maladies chroniques, le handicap qu’il soit moteur ou sensoriel, bien ou mal compensé.
Mon dessein n’est pas de dresser un tableau sombre de la situation, mais de l’envisager avec la plus grande lucidité possible pour y apporter de vraies réponses.
15 idées pour allier bien-être et performance
Bien sûr que nous travaillons avec notre cerveau, mais il faudrait être drôlement obtu pour ne pas comprendre que le travail intellectuel est intimement lié à l’état physique. Imagine-t-on de rédiger des conclusions en réplique après avoir couru un marathon ? Nombre d’avocats ont déjà ressenti / compris que leurs performances professionnelles s’améliorent lorsque leur forme physique évolue positivement et inversement.
Personnellement, je me sais plus capable de me concerter le lundi matin que le vendredi après-midi. J’adapte donc les tâches aux moments de la semaine.
L’avocat peut donc, en théorie, mettre en place des mesures d’organisation qui vont limiter la fatigue ou, à tout le moins, la prendre en considération pour éviter d’avoir à “forcer” et rester performant.e, car oui, on peut être un avocat productif et heureux.
Quelques idées pour le court terme :
- Observer sans jugement son état de forme et adapter les tâches à accomplir. Cela suppose de distinguer ce qui est urgent et important de ce qui ne l’est pas.
- Nommer ce qui pèse : surcharge, isolement, tension ;
- Identifier les points de friction, les sujets qui consomment inutilement beaucoup d’énergie ; le recouvrement des honoraires par exemple, lister ces sujets et amorcer une réflexion sur des méthodes, des outils pour “fluidifier”, mettre en place ses premières automatisations.
- Se ménager de vraies coupures dans la journée, loin des écrans, même dix minutes : ce qui suppose d’arriver à faire taire la culpabilité de s’arrêter alors que l’on a encore des choses à faire…
- Bouger un minimum, même modestement : la sédentarité fatigue autant que l’excès d’activité : un bureau qui monte et descend pour alterner les positions de travail, une swiss ball, vélo de bureau (oui, ça existe !) sont des aménagements accessibles financièrement et rentables sur le plan de la santé physique et morale.
Des idées pour le moyen terme :
- Adopter un vrai rythme de sommeil, y compris les jours « off » – le corps a besoin de régularité, pas seulement de quantité. Évidemment illusoire si l’on a la charge de jeunes enfants…
- Construire son programme de travail journalier/hebdomadaire en fonction des fluctuations de son énergie : ce n’est évidemment possible que si l’on dispose d’une autonomie d’organisation suffisante,
- Se donner les moyens de réelles coupures plusieurs fois dans l’année : préparer son absence en amont pour ne pas partir la tête pleine de dossiers en suspens, et surtout, ne pas rester joignable par réflexe.
- Mettre en place des process,
- Se former sur des sujets de gestion du temps.
- Car c’est souvent là que le repos échoue : on part en vacances, mais on continue de répondre aux clients par réflexe, par peur qu’un message reste sans réponse. Le corps est sur la plage, la tête reste au cabinet. Ce n’est pas un manque de volonté – c’est le prolongement hélas normal de l’activité quotidienne qui rend la déconnexion presque impossible.
- Si l’on y ajoute les remarques du genre “on est en vacances, tu pourrais lâcher le cabinet et être présent”, difficile de lâcher prise, de prendre réellement soin de soi, de ses propres besoins.
- Les vacances idéales de l’avocat se préparent donc en amont.
- Car c’est souvent là que le repos échoue : on part en vacances, mais on continue de répondre aux clients par réflexe, par peur qu’un message reste sans réponse. Le corps est sur la plage, la tête reste au cabinet. Ce n’est pas un manque de volonté – c’est le prolongement hélas normal de l’activité quotidienne qui rend la déconnexion presque impossible.
Des idées pour le long terme :
- faire évoluer sa clientèle pour aller vers une clientèle “choisie”, aux exigences raisonnables ;
- travailler sur le quota d’heures travaillées par semaine : AppliCab intègre désormais un outil de suivi du temps pour prendre conscience de la réalité de son temps de travail ;
- préférer la rentabilité à la quantité de travail (lien vers l’article sur la rentabilité du cabinet) ;
- se former à de nouvelles compétences, la négociation raisonnée, la médiation par exemple, à de nouvelles matières
- recruter, s’associer, mais pas n’importe comment, pas juste parce qu’on a trop de travail, faire grandir son cabinet ça ne s’improvise pas, on apprend d’abord à piloter avant d’embarquer des passager 🙂
Et si rien n’y fait ?
Plus on est fatigué, moins on a d’énergie pour travailler “sur” son cabinet, on concentre son peu de forces restantes sur les dossiers. Une solution consistera à se faire accompagner par un coach/consultant.
Si la fatigue persiste malgré ces ajustements, ou si elle s’accompagne de troubles plus profonds (tristesse durable, perte de sens, anxiété), il ne faut pas hésiter à en parler à un professionnel de santé. Ce n’est pas un aveu de faiblesse : c’est une donnée médicale, comme une autre.



